Eva Garcia

Gravures

Car le miracle de la vie n’est jamais sans un revers tragique. Et c’est délivrance que l’embrunie soudaine de ce ciel trop clair.

Jean-Philippe Salabreuil

 

Il est bon de relever que le travail d’Eva Garcia est avant tout une « démarche picturale ». L’artiste en parle comme quelque chose qui va de soi. Cela fait penser à Jannis Kounellis qui se revendique « peintre » et n’utilise jamais de peinture. L’œuvre d’Eva Garcia, se veut avant tout et résolument gravée. De fait, nulle trace de peinture chez elle, mais de la matière. Étonnant paradoxe pour cette artiste admiratrice d’Odilon Redon ou de Pierre Soulages. Ce n’est pas la gravure qui la guide, ou du moins la gravure n’est chez elle qu’un prétexte pour atteindre quelque chose autre, comme la lumière ne sert qu’à saisir les objets, ou comme le corps n’est utile qu’à la présence. Il y a là la volonté de ce qui ne veut pas être absent et qui somnole en refusant d’être saisi. Il y a de la grâce dans cette esthétique du trouble et de la déliquescence dans ces gravures, comme si depuis le début nous n’avions pas compris qu’il s’agissait de la recette d’un mystère.

La peinture tient une place forte dans la vie d’Eva Garcia, de même que la littérature chez cette lectrice de Curzio Malaparte. Il n’est pas jusqu’à ses titres (« Chimères », « Tempêtes », « Océan ») qui ne fasse penser à quelques siècles de romans, de poésie et de théâtre laissés derrière elle. Son art se lit comme une tentative de perpétuer l’apparition. Tentative de la tentative, ou bien déjà bouquet silencieux de ce qui fut – on se mêle vite, en regardant son travail, au labeur tardif et impénétrable des morts. D’où la dimension posthume de son œuvre qu’il est pertinent d’avancer pour en comprendre l’enjeu. On voit ce qu’il en est des jours de l’autre côté de la vie sur terre – alors, comme dirait Pirandello, on se met à « regarder les choses avec les yeux de ceux qui ne les voient plus » (« Guarda le cose anche con gli occhi di quelli che non le vedono più »).

Les gravures d’Eva Garcia sont une école de la curiosité. En les explorant, on se lance tout de suite à la poursuite de mille sillons, creusements, griffures, qui défient l’intuition en éveillant en nous le penchant pour ce qui n’apparaît jamais qu’une fois avant de disparaître. Elles font penser à ces vues satellitaires que l’on a sur nos continents et sur nos péninsules, à ces cartes d’état-major déployées qui rendent nos fleuves et nos montagnes si proches. La matière y foisonne d’autant plus diablement qu’on s’y sent emporté avec elle, certain d’entrer en communion avec ses grumeaux.

L’œuvre d’Eva Garcia est essentiellement abstraite. Le fait qu’elle soit en noir et blanc augmente sa force « apocalyptique » chère à René Girard, étant à la fois « catastrophe » et « révélation ». Les raclures, les rayures sont autant de procédés qui donnent à la déchirure sa dimension terrible. On croirait entendre résonner le Victor Hugo des lavis d’encres brunes et des brûlures. Comme lui, Eva Garcia livre des visions ensommeillées de l’être, des lieux où le dessin se dérobe pour laisser sa place aux errements. Il ne faut donc pas croire que c’est le statut du graveur que de penser que son œuvre est définitive. Nous voyons avec lui, par lui, que son objet est encore en train de bouger, que les éléments en lui s’y déploient encore, exaltés et furieux, prêts à se répandre parmi les limbes.

Mathieu François du Bertrand, écrivain et critique d’art, membre de l’AICA

Ce qui m’intrigue est-ce la connivence secrète des couleurs ?
Leur contiguïté ?
Est-ce la clarté sertie d’obscurité ?
Et de quel ordre sont-elles
ces perspectives nouvelles offertes à l’oeil ?
Le noir s’oppose-t-il au blanc ?
… la lumière semble pourtant et simplement
abstraite de l’obscurité !

Alors, ce qui me déroute est-ce de ne plus bien comprendre
la relation entre lutte et étreinte ? Entre répulsion et attirance ?
Douceur et violence ?
Concentration, extension, guerre et paix ?

Non ! Parce que de manière plus poétique, on parle ici et encore
de technique de gravure, de pointe, de berceau, de sucre
et je n’ai goût ni pour la technique ni pour la performance.

L’œuvre se détache inexorablement de son support, inféodée
à aucune règle, toute volonté de figer la matière s’avérant inutile.

La brume lèche les flancs puissants de la montagne et s’en éloigne avec lenteur. Le sang chaud et épais jacule encore du corps alité
et fendu par la lame impeccable. Les embruns gonflent le jupon
de la femme et s’en amusent comme d’une toupie,
cette femme délicate, posée sur la mer,
si fine, avec son foulard, léger, de femme.

L’œuvre est liberté et dans son mouvement autonome se moque de toute appartenance, l’artiste même s’en trouvant dépossédé.
Ainsi, ce n’est plus l’artiste qui crée l’œuvre, mais bien l’œuvre qui enfante l’artiste et dans son expansion perpétuelle,
lui fait offrande de nouvelles nourritures.

Jean Garcia

Au-delà de la forme une impression s’égare ;
Son contour n’est pas clair,
l’on ne sait qui l’on voit.
Perdue, désemparée, je demande pourquoi.
Car enfin les éclats, les ombres nous effarent.

Puis soudain la lumière effrayée se fait rare,
L’obscurité triomphe, torture,
tourmente et broie La forme.
On distingue pourtant, et une voix
Nous murmure qu’il est là, à deux pas, quelque part.

De qui parlons-nous là ?
Mais enfin du motif !
Du point de repère, de la figure, de la forme !
De ce qui fait que l’on croit là-bas reconnaitre…

Le motif est ici capté, pris sur le vif.
Simplement suggéré, évoqué, hors norme,
Il se sent enfin prêt à surgir, à renaître

Lucie Laval